« Gourou », de Yann Gozlan, avec Pierre Niney

iac - 30 mars 2026

Film remarquable, et semble-t-il remarqué. J’aimerais témoigner qu’en plus, il est réaliste. Que Mathieu Vasseur, surnommé Matt, pourrait exister vraiment.

Commençons quand même par estimer que le vrai sujet du film n’est pas le coaching, mais le récit d’une dérive sectaire. Matt n’a pas tort quand il affirme qu’il y a des choses que l’on n’apprend pas à l’école, et qu’une formation universitaire n’est pas une garantie absolue. On le voit bien avec les psychologues. Mais ce qu’il ne voit pas, c’est que le véritable enjeu d’une loi sur le coaching n’est pas affaire de savoir ou de savoir-faire, que c’est une exigence éthique. Faire des études, c’est surtout se soumettre au regard de maîtres, et ensuite à celui de ses pairs, c’est un début de garantie pour les clients qu’il y a des limites – ainsi d’ailleurs que des recours.

Non seulement tous les gourous ne sont pas des coachs, mais tous les coachs, loin s’en faut, ne sont pas des gourous. Matt par contre en est un, indéniablement. Sans spoiler « Gourou » pour le lecteur de cet article qui ne l’aurait pas encore vu, j’aimerais soulever deux concepts.

Emprise et dérives de l’emprise

Premièrement, le problème n’est pas l’emprise de Matt sur ses clients, qu’on pourrait aisément rapporter au transfert d’un patient sur un thérapeute, et dont il est indéniable que c’est un vecteur de changement. Le problème, c’est que ses clients n’ont aucune emprise sur lui, avec pour effet que quand leur transfert, pour une raison ou une autre, le gène, il s’en débarrasse sans l’ombre d’un scrupule. Je viens de décrire le « premier degré de dérive de l’emprise ». Mais Matt ne s’arrête pas là.

Parce qu’il estime avoir raison, il s’autorise des comportements dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont transgressifs. C’est le « deuxième degré de dérive de l’emprise », occasion de constater que ses proches n’ont pas plus d’emprise sur lui que ses clients.

Le « troisième degré de dérive de l’emprise », je l’ai qualifié, en m’inspirant de Freud dans ses « Trois essais sur la théorie sexuelle » (1905), d’inversion perverse : non seulement il s’autorise certaines transgressions, mais il finit par en faire des obligations qu’on pourrait qualifier de morales : « Ce n’est pas moi qui le veux ainsi, c’est la vie », « C’est la seule façon d’y arriver », etc. Et d’une façon plus générale, quoi qu’il fasse de coupable, il n’arrive pas à se voir autrement que comme une victime. Ce qui est passablement paradoxal, puisqu’un de ses slogans favoris est qu’on décide de ce qu’on est.

Délire narcissique

J’en suis arrivé au second concept que j’aimerais soulever, celui de « délire narcissique ». Selon la formule de la regrettée Anne Fournier, qui fut un des piliers de Miviludes, si le religieux croit, le sectaire sait. Matt ne croit pas contribuer au bien de ses clients : il le sait. Matt ne croit pas être victime, par exemple de son frère : il le sait. C’est d’ailleurs la conclusion du film : « Je sais ce que vous voulez ». Il arrive à Matt de mentir, c’est même fréquent, mais ses mensonges sont au service d’une vérité supérieure. Quand il ment, il n’est pas coupable de mensonge, mais victime de gens qui l’obligent à mentir (on retrouve ici l’inversion perverse).

Je me suis laissé dire que certains spectateurs ont trouvé que la façon dont les événements dégénèrent dans la vie et les réactions de Matt ne serait pas réaliste. En tant que spécialiste du phénomène sectaire, je puis affirmer que non, la vraie vie d’un gourou peut être plus outrée encore que celle de Matt. Il décide de moins en moins ce qu’il est, mais est incapable de le reconnaître. C’est une véritable escalade symétrique entre les personnages et les événements qui lui donnent tort, d’une part, et lui qui reste persuadé, quoi qu’il arrive, qu’il a raison, d’autre part. Sans grossir le trait, on pourrait pointer, chez lui, un vrai « clivage » entre la part de lui qui est persuadée qu’il décide de ce qu’on est, et la part de lui qui est persuadée qu’il est victime, et qui justifie sa violence par cette conviction délirante.